Regards croisés sur Planète Émergences


Trois visions d’un même objet : c’est de la confrontation des points de vue que le sens se crée. Dans cette optique, Gérard Paquet, Jean-Christophe Barbaud et Marie-France Lucchini, les trois fondateurs de Planète Émergences, nous font partager leur vision de l’association, et par là même leur vision du monde.

Pourquoi avoir créé l’association Planète Émergences ?

Gérard Paquet : La forme associative est la structure privilégiée pour exprimer les actions que nous voulons mener. Notre activité s’inscrit dans la continuité des projets culturels que je mène depuis 1964. À cette époque, la devise du Théâtre National de Châteauvallon que je dirigeais était « Humanisme, Art et Science ». C’est dans ce sillon que je continue de travailler aujourd’hui.

Jean-Christophe Barbaud : Nous avons créé Planète Émergences pour donner un cadre et marquer une volonté. Le cadre géopolitique : c’est le monde global ; et le cadre juridique : un positionnement clair dans le non-lucratif. Marquer une volonté : les émergences et donc la pluralité et le croisements des activités humaines dans leur créativité.

Marie-France Lucchini : Planète Émergences est un outil, une association loi 1901, qui nous permet de mettre en place un projet, de fédérer des partenaires, de générer une activité économique à but non lucratif. Lorsque nous nous sommes rencontrés avec Gérard, je venais d’un mouvement d’éducation populaire. La loi 1901 pour moi a une véritable valeur. Quand nous avons parlé des projets, je n’ai pas imaginé une seule seconde qu’ils puissent être mis en œuvre autrement qu’à travers ce statut.

Sa raison d’être…

GP : L’ambition de Planète Émergences est d’essayer de construire une activité culturelle dans le monde tel qu’il est, en prenant en compte les changements profonds que le monde a connus ces derniers siècles. Les rapports au temps et à l’espace se sont considérablement transformés. Le temps est devenu instantané grâce aux nouvelles technologies de l’information et à l’apparition d’Internet. Au contraire, l’espace a révélé sa finitude : la démographie a atteint six milliards d’individus à la fin du XXème siècle, remettant en question l’exploitation inconsidérée des ressources de la planète.

JCB : L’essence de Planète Émergences, c’est de contribuer à rendre visibles et à encourager des dispositifs créatifs qui font se rencontrer les arts, les sciences, le social et l’économique.

MFL : Planète Émergences a vocation à mêler création artistique et création sociale. Elle est un indicateur des évolutions de nos sociétés, elle ouvre la voie pour une première lecture et pour des réflexions qui permettent de mieux comprendre notre monde. Je donne des formations qui tentent d’expliquer les liens étroits entre création et évolutions sociales, scientifiques, etc. Je suis épatée par les distances qui se creusent de plus en plus entre ces univers, que nous nous efforçons à notre tour de relier pour retrouver la cohérence d’une vision globale.

Pourquoi avoir choisi de l’appeler « Planète Émergences » ?

GP : Parce que de multiples changements sont en train de s’opérer sur une Terre qui, elle, est unique. Notre planète est singulière, et les émergences sont plurielles. De nouveaux récits sont en train d’émerger. Nous croyons que les rencontres entre les gens à travers les activités culturelles et intellectuelles sont le moyen de prendre conscience des nouvelles mesures du monde. Dans un premier temps, il s’agit d’établir un débat public. Le défi consiste à créer une histoire suffisamment commune pour pouvoir vivre ensemble.

JCB : Le singulier de Planète renvoie à notre planète, à la finitude de notre terre. Émergences renvoit à la créativité toujours possible.

MFL : Au début, nous parlions de Planète alternative, mais le terme Émergences est apparu comme une évidence : il s’agissait pour nous d’évoquer le sens de notre action. Planète : pour l’échelle à laquelle nous travaillons. Émergences : parce que nous ne finirons jamais de découvrir les autres, de découvrir des réalisations positives qui portent des valeurs plus éthiques et donnent un sens au mot « progrès ».

L’association existe depuis plus de dix ans. Quels en sont vos meilleurs souvenirs ?

GP : Je me souviens avec émotion du colloque que nous avions organisé avec Edgar Morin à la Maison des Métallos à Paris. Edgar Morin y a présenté son œuvre et a traité de « La dimension humaine ». Je me souviens également du premier chantier à notre entrée à la Maison des Métallos : aidés de plusieurs bénévoles, nous avons nettoyé et préparé le lieu pendant un mois et demi. Ce déploiement d’énergies et d’enthousiasme fut précieux et extrêmement gratifiant. Finalement, mes meilleurs souvenirs sont liés aux rencontres que j’ai faites : artistes, philosophes, scientifiques, citoyens ordinaires… La force de Planète Émergences est sa capacité à rassembler des gens divers autour de problématiques qui nous concernent tous.

JCB : Bien des choses ! Les débuts sont toujours excitants, très foisonnants. D’un point de vue personnel, je retiens de la programmation de la Maison des Métallos :

  • Le slogan initial : « Récits pour un monde possible ».
  • La mise en place du Café émergences, du studio pro et des studios amateurs.
  • Trois de mes spectacles Métallos interculturels :
    • « L’air des métallos  » avec les témoignages du quartier et trois orchestres asiatique, maghrébin et africain.
    • « Balzac et la Petite tailleuse chinoise » de Dai Sijie.
    • « Etat des lieux avant le chaos » de Serge Adam.
  • Les relations entre les ateliers artistiques.
  • Une expérience de théâtre avec des primo arrivants (13-18 ans), qui parlaient à peine le français. Ce fut une expérience remarquable pour moi.
  • Les débats publics (Cyrulnik, Latour, etc.).
  • Les journées Edgar Morin.
  • Les expositions de Bollendorf.

MFL : Mes meilleurs souvenirs se rapportent au chantier d’insertion de la Maison des Métallos avant sa première ouverture en 2002. Nous avons organisé un chantier bénévole pour nettoyer le lieu et permettre aux associations ainsi qu’aux habitants du quartier de participer pleinement à son ouverture. Des gens qui dormaient la nuit dans la rue venaient nous rejoindre le matin et travaillaient d’arrache-pied toute la journée jusqu’au soir. Et puis des artisans, des habitants, des associations de quartier, des artistes et des amis sont venus nous rejoindre dans l’aventure. Nous avons noué des liens d’amitié avec certains qui sont restés dans l’équipe permanente. Cette étape a été essentielle pour moi : je comprenais le sens de notre action, je la vivais pleinement. C’était une époque « formidable », et je me bats depuis pour en vivre d’autres.

Une autre aventure mémorable : le projet musical que nous avons réalisé avec des artistes Yémenites. Il s’agissait de s’approprier un répertoire de musique populaire Yéménite, composé principalement par Abdel’Atif Yacub, et de le retravailler avec la chorale de la Maison des Métallos en y insérant des influences jazz, soul, contemporaine, etc. Le projet a duré près de trois ans, et nous sommes allés quatre fois au Yémen. Une chorale mixte s’est montée à l’université de Sana’a, puis elle nous a rejoints en France. Le travail d’écriture s’est fait à six mains entre Berry et Claire Hayward ainsi qu’Abdel’Atif Yacub… Un véritable échange et un engagement qui furent des plus fertiles !

Et pour les dix prochaines années : de nouveaux enjeux, de nouveaux défis ?

GP : Je ne vois pas les choses comme ça. C’est dans la continuité que s’inscrivent les choses que nous mettons en place. Ce sont les rencontres humaines qui permettent d’ouvrir des possibles pour l’avenir. Par exemple, notre rencontre avec Aminata Traoré, l’ancienne Ministre de la Culture Malienne, en 2010 nous a offert la possibilité de développer plusieurs projets avec le Mali. Aujourd’hui, deux grands chantiers me semblent particulièrement essentiels dans le développement de l’activité de Planète Émergences : le Porte-Voix, et Relat.io, la web-revue de l’association, qui est notre Porte-voix numérique.

MFL : Planète Émergences ne connait pas vraiment le court terme. Je dirais qu’il n’y a pas vraiment de nouveaux enjeux dans le sens où je me sens porteuse des mêmes valeurs. Je dirais en revanche que les défis ne manquent pas : création de trois nouveaux espaces à relier ensemble : la Chapelle des Échos à Paris, le Porte-Voix Géant à Marseille, notre nouvel espace d’expression virtuel Relatio.pe, etc.

Que représente Planète Émergences dans votre vie ?

GP : C’est la forme actuelle de ce qui m’anime depuis toujours. C’est une structure qui s’inscrit dans la continuité de ma vie, et qui contribue à faire en sorte que cette vie ne soit pas complètement inutile.

JCB : Pouvoir marcher. Dans ma vie, Planète Émergences c’est ma seconde jambe. Pour un artiste, il faut une première jambe (la pratique du théâtre par exemple). La seconde jambe, c’est le cadre social et culturel où l’on rencontre les gens, où tout devient possible, communicable et partageable.

MFL : Tant de choses… Mais c’est à coup sûr une des principales réalisations de ma vie.

Enfin, si vous deviez synthétiser l’essence de Planète Émergences en quelques mots…

GP : Contribuer à fabriquer un peu d’humanité chez l’Homme.

JCB : Pour moi, c’est un lieu (au sens large : géographique, virtuel, etc.) où relier les gens par la création artistique, sociale, scientifique et donc culturelle est non seulement possible, mais bel et bien réel.

MFL : Ténacité – Respiration – Sprint – Tendresse – Création.